• Née à Alger, une branche de ma famille maternelle étant « pied noir », je ne me suis pas ainsi identifiée, pendant toute  mon enfance et adolescence, et, un peu décalée par rapport à la perception que les autres voulaient avoir de moi, je songe aux difficultés beaucoup plus concrètes des métis et des vrais déplacés et à tous les malentendus que ces situations socio familiales si fréquentes et appelées à se multiplier, peuvent engendrer.





    Les colons furent mes arrière-grands-parents de souche italienne nés sur un îlot rocheux au large de la Sicile où leurs ascendants avaient été déportés. Ils firent partie d'un groupe qui, dans les années 1870, embarqua pour les Etats-Unis au bord d'une frêle embarcation et dès Tunis, essaima plusieurs de ses passagers sur les côtes de l'Afrique du Nord. Si certains, dont des cousins, atteignirent l'Amérique après maintes péripéties, d'autres comme mes arrière-grands-parents débarquèrent, pas toujours de leur plein gré, en Tunisie puis en Algérie. En ce qui concerne ces derniers, ils n'avaient pas choisi ainsi, mais leur jeune âge (14 et 16 ans) et surtout le fait que la jeune fille était prête à accoucher, firent qu'on les laissa à Alger.





    Totalement démunis, ils s'éloignèrent de la capitale, s'installant à quelques kilomètres de là, près de la mer où ils construisirent une cabane, vivant d'abord de la pêche puis plantant autour d'eux, peu à peu, de la vigne et autres cultures.





    Une certaine année, le Gouvernement donna aux migrants pleine propriété du lopin de terre qu'ils avaient cultivé. Mes arrières grands-parents bénéficièrent de cette mesure. Puis vec l'argent gagné par la vente de leurs produits, ils acquirent d'autres terres.


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  •  a-t-il connu ma mère, ce mr Olivier Pergault qui conçut cette image ?



     étrange comme les esprits conçoivent des formes signifiantes malgré les apparences et qui entrent en résonnance avec la pensée et le rêve de l'autre



     Ma mère qui était une rigolote et avait du goût pour les igloos, les appelait, au grand dam de mon père, ses jeux d'esquimau.



    Ils étaient, en vrac



    - construire un igloo avec des cubes



    - se dire bonjour en se frottant le nez (connu)



    - jouer aux osselets



    - jouer à l'échelle au ciel (jeu de ficelle, ce motif classique est l'échelle de Jacob) 



    - chasser le phoque (plonger en eau profonde et rester au fond le plus longtemps possible)



    - faire le pingouin (marcher sur le garde-fou de la terrasse, entre celle-ci et l'a-pic de 4 étages de hauteur) (moins connu mais très troublant à regarder)



     il est très possible que j'en oublie 



     tous, jeux qu'elle m'enseigna mais que je n'appris pas, trop certaine de ne jamais parvenir à y exceller comme elle le faisait


    la ficelle entre ses mains devenait magique et en un clin d'oeil se nouait en 100 formes différentes dont certaines de son invention



     les osselets allaient si vite à être lancés puis ramassés que je ne l'ai jamais vue perdre à ce jeu que j'avais en horreur et auquel je refusais de participer



     alors pour se venger, elle me disait qu'un jour elle casserait la glace pour chasser le phoque pour de   bon et qu'alors je ne la verrais plus, turulu








     





     





     


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  • Nous passons beaucoup de temps au lit.




    L'odeur des draps fraichement lavés et repassés et leur contact si doux sur une peau d'enfant.



    Des draps étrangers d'un espace étranger lourds et glacés, raides de propreté ou de crasse



    Des draps entortillés, mous et moites plein de fièvres, d'excrétions, de maladie et d'amour



    Des draps où l'on s'oublie puis où l'on se retrouve



    Toutes les fragrances de la passion comme du désespoir sont dans le lit comme tous les apaisements




    Je bouge beaucoup la nuit en dormant ou pas du tout mais dors toujours sur le flanc, gauche ou droit, la plupart du temps j'alterne sans cesse et passe parfois par la pose du cadavre, toute droite, bien étendue à plat



    J'ai souvent mal dormi



    J'avais la réputation d'être insomniaque depuis qu'une voisine s'était aperçue que je passais une partie de la nuit sur le balcon.



    Je me réveillais vers trois heures du matin sans parvenir à me rendormir, alors j'allais contempler les étoiles pendant des heures puis revenais me coucher juste avant que ma mère ne m'appelle.



    Mes parents me voulaient tôt couchée, 20h, 20h30 puis 21h car je me levais à 6 h du matin pour partir à 7h15 à l'école qui était assez loin et où je me rendais à pied, d'abord accompagnée par ma mère puis par des camarades plus âgées



    Le soir, je me revois en train de resquiller et de lire au lit en cachette, assez dangereusement en allumant de petites bougies que je chipais chez ma grand-mère



    Parfois, quand j'en manquais, je prenai la lampe de poche que j'avais sur ma table de chevet au cas où ; mais là, il y avait rapidement le problème de la pile à changer que je devais acheter avec les rouleaux de petite monnaie offerts par une grand-tante ce qui n'empêchait pas que cet achat demandait de la ruse. Heureusement, il y eut aussi un peu plus tard une lampe de bureau à pince que je pus rapidement utiliser à cet effet après m'être débrouillée pour me procurer une rallonge.



    La manière la plus épique d'éclairer mes lectures du soir, fut, bien entendu, cette bougie que le large diamètre et la faible hauteur rendait très stable, peu odoriférante par ailleurs, et dont la combustion était très lente, probablement des bougies d'église dont on se sert pour veiller les morts ; ma grand-mère en avait plein un sac de jute, au fond d'un placard et je craignais à tout instant qu'elle ne s'aperçoive que sa réserve s'épuisait mais il semble qu'elle ne les utilisait pas car elle ne m'en a jamais parlé.



    Je posais la bougie sur une soucoupe de tasse à café marron que ma tante avait consenti à me donner pour une "expérience" avais-je prétendu, ce qui l'avait amusée.



    Seules, les allumettes me posaient problème puisque je n'y avais pas accès.



    A la maison, régnait l'usage du briquet; un allume-gaz était utilisé pour la cuisinière.



    Après déjeuner et après dîner mes parents fumaient une cigarette, mon père allumant galamment celle de sa compagne à l'aide du briquet offert au dernier anniversaire, comme ils étaient toujours beaux et résistants, il en avait toute une collection serrée dans son armoire.



    En son absence, ma mère allumait sa cigarette au briquet de salon en forme de vieux tacot.



    Il n'y avait donc dans la maison qu'une seule grosse boîte d'allumettes qui était sur une étagère dans le placard-atelier de mon père, là où il bricolait. Estimant qu'il gardait là des produits et des outils dangereux, il le fermait à clef à mon intention. La clef étant elle-même dans le tiroir d'un chiffonnier qui était dans leur chambre, lieu tabou où je n'étais pas sensée entrer et qui d'ailleurs était souvent tenu verrouillé.



    Obtenir des allumettes dans ces conditions était une aventure pleine de péripéties qui me poussait à chercher leur présence et le moyen d'en subtiliser chaque fois que je me rendais quelque part car les acheter me paraissait impensable. Pendant longtemps, je crus que c'était interdit aux enfants. C'est ainsi que  je rôdais partout où j'étais susceptible d'en trouver. Et que je me proposais systématiquement à servir et desservir quand nous dînions chez des parents ou amis afin de pouvoir en chaparder dans les cuisines.



    Je disposais par contre de nombreux grattoirs, ma tante me donnant des boîtes vides dont je disais qu'elles me servaient à trier de petits sujets que j'avais, ce qui était vrai, c'est ainsi que je m'étais fait toute une armoire de boîte d'allumettes collées les unes aux autres sur une base et un fond de contreplaqué découpés par mon père qui encourageait mes bricolages.



    Le soir, je posais mon "épicerie"ainsi nommée par ma mère, près de mon lit pendant les 10 minutes auxquelles j'avais droit pour jouer au lit et lire. Puis c'était l'extinction des feux, ma mère venait me border, m'embrasser et repartait en fermant la porte derrière elle. Elle ne revenait jamais sauf quand j'étais malade ou encore que je l'appelais très fort. La chambre de mes parents était à l'autre bout du couloir, séparée de la mienne par le salon-salle à manger. Je pouvais donc commencer à m'installer à condition d'être discrète, de ne pas faire de bruit et qu'il n'y ait pas de lumière qui filtre sous la porte. J'allais donc entrouvrir ma fenêtre et mes volets pour y voir un peu et ôter de leur cachette, soucoupe, bougie et allumettes et  j'allumais rapidement ma veilleuse, refermai la fenêtre pour filer au lit. Là il me fallait caler mon bougeoir improvisé entre mes jambes pliées en tailleur et rabattre par dessus-moi drap et couverture, ma tête servant de mât central, je pouvais lire jusqu'à ce que la position devienne fatiguante. S'il m'est arrivé plusieurs fois de me brûler un peu les doigts car je recouvrais la flamme de ma main dès que je la voyais dangereusement haute, je n'ai par contre jamais sali ni brûlé la literie.







     


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  • Petite, j'écoutais avec curosité les anecdotes familiales et j'en redemandais. Certaines histoires me paraissaient tout droit sortir d'un roman.
    Mon père avait eu une enfance tumultueuse. Né à Paris, de personnes nées à Paris, il portait un nom alsacien auquel je me sens attachée et qui désignait tout simplement les personnes d'origine germanique, ce qui est amusant est que ma grand-mère avait également un nom de même signification, (Foucard/peuple dur, sous entendu peuple germanique) et que tous deux l'ignoraient.
    Je vois dans ces noms, mon goût pour les peuples "barbares" venus du nord, plutôt que pour la civilisation latine. Toute enfant, j'étais extrêmement attirée par l'allemand que j'allais choisir en première langue et puis au dernier moment, mon père a fait une scène, violente et incongrue. Il ne supporterait pas d'entendre parler allemand à la maison. ma mère elle-même était surprise car il y avait une méthode d'apprentissage de l'allemand et un dictionnaire allemand/français à la maison que mon père parfois consultait. Néanmoins, l'épisode était si révélateur de la souffrance subie dans les camps où  il avait été prisonnier que j'avais immédiatement supprimé ce choix et n'étais plus jamais revenu sur cette décision. Seule ma mère fut en désaccord dans cette affaire mais considérant mon attitude bloquée et irréversible, elle n'insista pas au bout de quelques jours,



    Les meilleurs souvenirs de mon père se situaient en Bretagne qui était "le pays" de sa grand-mère paternelle et où il avait été placé durant le divorce de ses parents, alors qu'il avait entre 5 et 9 ans. Il racontait comment arrivé dans la ferme familiale qui lui parut énorme et très peuplée, il avait été ravi par une abondance qu'il n'avait jamais connue. Au point qu'il se gavait sans cesse et qu'il fut plusieurs fois malade pour avoir trop mangé. Il disait sa surprise en voyant les vieilles de la maison dont aucune pratiquement ne parlait français, passer toutes leurs journées auprès des fourneaux et lui distribuer des galettes et des crêpes et même du ragoût dès qu'il le demandait quelle que fut l'heure.
     Dans la ferme, il y avait toute une bande de gosses, des cousins éloignés pour la plupart, personne ne s'en occupait vraiment au point que souvent, mon père ne savait pas quels étaient les parents de l'un ou de l'autre. Quand ils n'étaient pas à l'école, ils passaient leur temps à courir partout. Une grande liberté compensée par le fait que, parfois, on leur demandait de mettre la main à la pâte, une course, une charge à porter, une aide pour s'occuper des animaux ou des cultures, pour ramasser du petit bois ou même scier des bûches.


    Mais ça ne durait pas et on les renvoyait rapidement à leurs jeux.



    Mon père disait avoir été fasciné par toute l'activité intense de ces gens qui, lorsqu'ils ne travaillaient pas, priaient ou s'amusaient mais dormaient peu. Les vieillards, souvent d'un âge très avancé, lui avaient particulièrement paru laborieux.  Quand elles ne cuisinaient pas, les femmes brodaient ou faisaient de la dentelle ; après les travaux agricoles, les hommes sculptaient du bois, fabriquaient des outils, forgeaient. Certains jouaient d'un instrument de musique. Tous chantaient et dansaient  lors des fêtes collectives qui restaient nombreuses.

    Il avait retenu aussi le mobilier imposant, le grand lit clos où il dormait et chahutait avec d'autres gosses. Les longues tables. Le seul défaut qu'il leur trouvait, concernait l'hygiène, car les femmes s'occupaient davantage de nourriture que de nettoyage, mais autrement, le tableau qu'il dressait de cette Bretagne qu'il avait connue, était assez idyllique

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  • Les morts n'ont plus rien dans la tête; leur chair est pleine d'espoirs non atteints, de fantasmes non réalisés. La mémoire que l'on a d'eux devient définitive et leur vie passée se réduit comme peau de chagrin aux seuls faits accomplis et à la trace qu'ils ont laissé. L'arrière plan que formaient leurs rêves et leurs réflexions, leurs sentiments et leurs émotions, s'est dissous pour ne laisser que de la matérialité qui elle-même n'en a plus pour longtemps.



    Quand ma mère fut écrasée par une ambulance conduite trop vite par un chauffeur ivre, mon père et moi nous sommes rendus à la morgue. C'était le lendemain, ce qui m'avait déjà semblé un abandon terrible comme de laisser un enfant pleurer seul toute une nuit.



    Son corps n'avait pas encore été préparé pour les funérailles. Elle était là, gisant sur une banquette où on venait de la déposer après l'avoir sortie de son tiroir, pull arraché, seins obscènement répandus, dents sautées, entraînées par l'appareil de contention qu'elle portait depuis peu, membres curieusement disposés comme si chacun d'eux avait été brisé  puis redisposés par ceux qui l'avaient ramassée puis menée là. Ce qui m'a soulagée et tout en même temps terrifiée, c'était qu'elle n'était déjà plus là.



    Son visage trahissait une surprise intense et une innocence totale. Elle ne l'avait pas fait exprès de traverser ainsi en dépit de ce véhicule qui se précipitait vers elle et elle n'en revenait pas d'avoir été ainsi emportée. Je l'avais toujours ressentie comme une enfant non grandie et la dernière expression que je pouvais lire encore sur sa figure me le confirmait. Et je savais désormais que son histoire était finie que plus rien ne s'y ajouterait, ni voyages, ni toilettes, ni amants, ni rires. Tout ce qui aurait pu être, n'était pas. Et ainsi qu'elle me l'avait dit elle-même peu de jours auparavant: "je me sens si peu de chose, j'ai si peu vécu, je pensais faire tant et je n'ai rien fait." J'avais alors tenté d'en rire et ainsi de la consoler en lui montrant son ineptie, tous les détails de sa vie qu'elle oubliait, tout ce qu'elle pouvait encore accomplir à 43 ans. Mais elle avait souri en hochant la tête et ne m'avait pas répondu.



    Et là, pour cette visite sans apprêt, son corps était déjà une coquille vide d'où elle avait été éjectée en un instant. Peut-être était-elle venue chercher du secours vers nous mais je ne le pensais pas ici. Durant le bref coma, alors qu'elle était ainsi pantelante sur la chaussée, et que les secours eussent pu la sauver s'ils étaient arrivés à temps, elle s'était peut-être volontairement encore éloignée de ce corps désormais trop blessé, attirée par autre chose qui venait à elle. Son corps avait peut-être tenu bon une dizaine de minutes, pas davantage, nous avait dit un médecin. Je ne pouvais m'empêcher de penser qu'elle ne l'y avait pas aidé.



    L'idée constante de la mort a de curieuses conséquences car tantôt elle vous indique combien tout est vain, tantôt au contraire, que seuls, les actes comptent tout au moins pour cette vie d'ici, telle que nous pouvons la mener et la contempler.



    J'aimerais dire à mes enfants, aimez votre vie, utilisez-là pour ressentir tout ce qui peut l'être, construisez-là pour faire tout ce qui peut être fait. Chaque vie est si courte.



    Mais je ne le fais pas ni ne leur montre l'exemple. C'est que pour les vivants, le temps s'étire et avec lui le rêve qui dispose de choix infinis et répugne à l'action qui le limite.


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