• mensonge

    J'eus aimé pouvoir dire à la mère de A que je n'avais jamais prétendu être liée à l'Algérie, du moins de la manière qu'elle semblait suggérer et que cette naissance et cette enfance à Alger ne m'avait conduite qu'à un refus d'appartenance plutôt qu'à une double nationalité, mais elle n'aurait probablement pas compris puisque notre conversation n'avait été qu'une suite de malentendus.




    Alger a marqué mon caractère par le mensonge qui y était attaché, tout aussi bien, là bas, qu'ici; avant, que maintenant et dans les livres d'histoire et les coupures de presse; un mensonge si énorme qu'il ne pouvait pas être dissimulé et qu'il a modelé ma façon d'être et de penser.




    Enfant, je m'imaginais apatride ou citoyenne du monde ce qui me semblait revenir au même.




    Je ne m'étais jamais sentie « Algérienne » comme la mère d'A avait eu envie de l'affirmer. D'abord parce que  « algérienne »  pendant mon enfance (cette femme, encore jeune, devait être née juste après l'indépendance) était l'adjectif qui venait se coller à Algérie par opposition à française. Algérie algérienne contre Algérie française.

    La nuit, des voix s'élevaient parmi le déferlement des youyous et scandaient « Algérie Algérienne» c'est-à-dire l'Algérie indépendante, l'Algérie des non-français, l'Algérie des « indigènes » et, pour exister, cette Algérie algérienne semblait nécessiter davantage qu'une simple fin du colonialisme mais la suppression sanglante de ce qui en était l'incarnation, c'est à dire les colons et par extension, les Français et la France même.




    Et si j'élargis la définition du qualificatif « d'algérienne » au sens d' « appartenance à la terre d'Algérie », je peux affirmer que je ne le sentai pas non plus ainsi, pas plus que je ne compris cette appellation de « pied-noir » jamais entendue auparavant dont on m'affubla, une fois arrivée en France.




    Petite fille, je ne ressentais pas ce pays comme mien. Les plus nombreux de ses habitants, ceux qui semblaient se fondre au paysage me restaient « étrangers » tant par la langue et l'apparence que par leurs comportements et, les autres, les "colons" ne m'étaient guère proches.

    J'aimais cette terre où j'étais née, ses odeurs d'épices, sa végétation, son ciel et son soleil, sa population bigarrée qu'il m'était indifférent de ne pas comprendre, et puis surtout sa nuit constellée d'étoiles. Mais je ne la sentais pas mienne, juste une terre de passage que l'on m'avait offerte pour un séjour que je devinais bref. Je crois que toute mon enfance, j'ai attendu le départ. Toute mon enfance, je me suis appliquée à estomper tout désir à son propos et à ne pas m'attacher à ce que l'on disait m'appartenir, comme si je me préparais à tout abandonner là.




    Je ne me sentis vraiment chez moi qu'à Paris, dans la ville elle-même, ses murs, son atmosphère si familière, son métro, sa grisaille bleutée, son esprit enfin, mais les individus, de nouveau, étaient pour moi, une nouvelle fois lointains, étrangers.




    Peut-être était-ce les récits des enfances bousculées de mes parents, de la déportation de mon père, de toutes les tragédies qui m'étaient racontées, souvent sur le mode de l'humour et de la dérision, et dont je sentais l'ombre auprès de moi.

    <?xml:namespace prefix = o ns = "urn:schemas-microsoft-com:office:office" /><o:p> </o:p> A l'époque, même ma mère n'avait pas beaucoup vécu en Algérie et ses rêves se partageaient entre Etats-Unis et Asie. Née à Neuilly sur Seine, elle ne fut emmenée à Alger par sa mère que vers 8 ans où elle fit connaissance de ces colons qu'étaient les membres de sa famille maternelle, puis en partit à 16 ans, juste après l'armistice sous le prétexte de rendre visite à des parents qui habitaient Paris. Elle en profita pour s'inscrire à l'école Pigier, puis, son examen de sténodactylo passé, en fille curieuse, se rendit chez une autre tante à Bruxelles, où elle apprit la reliure et la dorure etc dans un petit atelier d'artisan du livre. Après ce court périple, elle revint à Alger parce que sa grand-mère qui s'était occupée d'elle pendant la fin de son enfance et son adolescence, était en train de mourir et la réclamait. Elle fit connaissance de mon père que l'armée avait soigné et engagé à sa sortie de camp pour l'envoyer ensuite en Algérie où il était en garnison depuis un an, songeant à rejoindre la vie civile.

    Ma mère allait avoir 20 ans et comme ses aïeux avant elle, disait espérer un jour, s'établir à New York, rêve qu'elle ne put accomplir, faute de vrai désir, probablement.

     


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