• La balançoire

     





     





     





    A Alger, nous habitions un appartement situé au troisième étage sur une façade et au second sur l'autre car le quartier était en pente. L'immeuble était coiffé d'une grande terrasse où des fils de fer étaient tendus pour permettre l'étendage du linge ; chaque logement avait le sien d'une longueur d'environ 8/10 mètres, supporté à chaque bout par un crochet, l'un à un mur qui abritait le lavoir dans une petite pièce carrée couverte d'un toit de tuiles surplombant la terrasse et l'autre, au mur aveugle opposé qui était celui de l'immeuble mitoyen, légèrement plus élevé.  Entre les deux extrémités, des piquets plantés à intervalle régulier, à même le sol cimenté, soutenaient les fils pour plus de solidité. Cet étendage qui partait en faisceau triangulaire, son sommet étant la buanderie qui formait une avancée, ne couvrait pas toute la surface qui était équivalente à deux appartements, soit un peu moins de 200m2.




    Le bâtiment comptait six foyers, trois familles arabes, deux familles françaises dont nous, et un couple de juifs d'un certain âge, sans enfant, qui n'utilisait jamais la terrasse, ayant installé une  pièce à cet effet à l'intérieur de leur appartement. Chacune des cinq familles avait normalement, son jour de terrasse attitré et, ainsi pouvait emprunter les fils des autres et aussi s'adonner à d'autres activités comme le farniente sur chaise longue ou le bain dans les grandes cuves du lavoir de la buanderie. Mais bien sûr, dans les faits, tout se passait autrement. Les femmes arabes, avaient l'habitude de laver et étendre leur linge ensemble, elles utilisaient donc collectivement l'espace durant les trois jours qui leur étaient réservés auxquels s'ajoutaient le samedi et le dimanche, jours libres. En contrepartie de cette tolérance du week-end, les deux françaises exigeaient l'exclusivité des lieux, le mardi, pour ma mère et le vendredi pour l'autre dame. Du fait des difficultés à gérer l'ensemble, ma mère qui représentait sa tante, propriétaire des lieux, décida de retirer toutes les clefs qui ouvraient la porte de la terrasse sauf une que l'on se passerait de voisine à voisine.





    Je peux dire que tant que je ne fus pas scolarisée et je le fus tardivement, à 7 ans bien sonnés, le mardi sur la terrasse fut pour moi, une fête. J'y jouais en solitaire, à un tas de jeux de plein air, balle, marelle, et aussi à des jeux d'eau pour lesquels j'utilisais diverses bassines. Ceci, jusqu'à ce que je m'aperçoive de la possibilité d'installer une balançoire entre deux des hautes cheminées dressées sur la terrasse.  Bien entendu, je demandai d'abord l'autorisation qui me fut accordée après examen du projet mais devant les difficultés que ma mère eût à y accrocher la corde, mon père fut appelé à la rescousse.  Après s'être assuré de la solidité des points d'attache, il m'installa donc une vraie escarpolette dotée d'un petit siège en bois sur laquelle, je me balançai des heures durant. Maline, je demandai à nos voisines arabes, si je pouvais venir un peu jouer quand elles étaient là haut. Ce qu'elles acceptèrent en souriant. Sur la terrasse, pourtant, aucun de leurs enfants n'était présent quel que fut l'âge ou le sexe. Le lieu paraissait être réservé aux seules femmes adultes qui ne pouponnaient pas ou bien laissaient elles leurs nourrissons aux vieilles grand-mères qui peuplaient leurs appartements. L'ambiance me paraissait pareille à celle du hammam car elles bavardaient, chahutaient beaucoup tout en lavant leur linge, se baignant parfois dans les grandes lessiveuses en zinc qu'elles traînaient en plein milieu quand il faisait beau ; mais alors elles étendaient des draps tout autour d'elles avec beaucoup de rires pour faire semblant de ne pas vouloir être vues.





    Toujours est-il que je pus faire de la balançoire quotidiennement sauf le vendredi qui était le jour de notre voisine française, à qui je n'osai pas le demander bien que ma mère et elle se fussent liées d'amitié.





     Néanmoins, je ne tardai pas à fuir les après-midi trop bruyants pour mon goût et à accaparer les matinées parce qu'elles étaient particulièrement silencieuses et tranquilles. Le matin, sauf linge sec à retirer mais c'était là une chose vite faite, toutes les femmes s'affairaient à leur ménage, à leur cuisine, aux soins des enfants, personne ne venait me déranger.





    Je pris donc l'habitude de monter souvent, dès 8heures du matin pour descendre à midi quand la cloche sonnait au lointain.





    Un jour que l'automne arrivait et que je commençais doucement à me balancer dans le vent puis de plus en plus vite tout en me demandant si je n'allais pas descendre me chercher un gilet car je commençais à frissonner, alors que mon escarpolette se prenait dans la course, je sentis brutalement l'une des cheminées vibrer et, bien que j'en eus le réflexe immédiat, je ne pus stopper l'élan comme je l'aurais voulu. Et dans ce ralenti fantastique que permet l'effet de choc, la cheminée de droite, haute d'environ deux mètres cinquante, tomba sur moi comme un arbre scié à sa base.  Je dus à quelques briques qui s'étaient détachées et avaient formé les bases d'un pont, le fait de ne pas être écrasée mais je demeurai coincée sous le corps même de la cheminée qui était bien trop lourde pour que je puisse la repousser, même un peu. L'un de mes bras était, en outre, pris comme dans un mur et me brûlait terriblement. Le pis était, qu'à l'étage juste en dessous, nos voisins juifs étaient absents et ma mère, sortie faire une course. Quant aux autres, ils dirent ensuite avoir entendu du bruit mais ne pas l'avoir identifié. J'appelais sans succès, ma voix étant trop faible du fait de ma position et je dus attendre midi que ma mère, s'inquiétant de ne pas me voir, montât me secourir. Encore fallut-il faire venir plusieurs hommes pour soulever et déplacer la cheminée et me délivrer enfin. Je m'en tirai avec plus de peur que de mal, sans une seule fracture mais de nombreuses coupures et hématomes, et surtout, toute la peau de l'avant-bras gauche, arrachée. J'avais tendu le bras pour me protéger, dans un mouvement tournant qui faisait que, curieusement, j'étais plus abîmée sur le côté gauche que le droit. Un  maçon qui devait venir un peu plus tard restaurer la balustrade de pierre de l'un des balcons, me dit que je lui avais probablement évité l'accident car il était d'usage que les ouvriers s'amarrent à ces cheminées pour les travaux de façade.

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