• Charlot


    Je viens de voir Borat, ce film dont on dit qu'il est "la comédie de l'année" et qui met en scène un reporter farfelu du Kazakhstan en voyage aux USA où il s'efforce d'apprendre les moeurs américaines.


    Ce film m'a renvoyé à un épisode de mon enfance. Le père d'une camarade de classe, journaliste et photographe, amateur de cinéma muet, possédait tout un équipement de projection qui lui permettait de "faire le cinéma chez soi" comme il disait. Il avait pour habitude d'inviter à quelques unes de ces séances, des amis de ses enfants, certains dimanches après-midi.

    C'était là le rêve de beaucoup de gens que de disposer ainsi d'un appareil de projection et d'un écran en ces temps où nous n'avions pas de téléviseurs.


    Je n'étais pas particulièrement amie avec la fillette mais mes parents étaient estimés et donc mon tour vint et c'est vrai que j'étais curieuse d'y assister car il s'agissait de voir des Charlie Chaplin et je ne connaissais pas: si mes parents m'emmenaient au cinéma une fois par semaine et même deux fois lors des périodes fastes, je n'avais jamais eu l'occasion de voir un "Charlot" bien qu'on m'en eût beaucoup parlé.

    Un après-midi donc, assez tardivement, car notre hôtesse avait tenu à ce que nous jouions d'abord à la poupée et au baigneur puis nous avait servi à goûter, nous avons été conduites au salon transformé en salle de projection. Nous étions alors six enfants, ma camarade et une autre fille, et ceux que nous venions de rejoindre, le fils de la maison, un peu plus âgé que sa soeur et deux copains de celui-ci auxquels je n'avais pas encore parlé. Nous avions été séparés pour les jeux, garçons dans une chambre, et filles dans l'autre.

    La pièce me surprit par sa sobriété car là où j'attendais velours cramoisi et lustres dorés, il n'y avait que du noir qui couvrait les murs et masquait les fenêtres, seuls le plafond et l'écran qui me sembla être un drap que l'on avait tendu, permettait à deux ampoules nues de faible puissance, de répandre un peu de leur lumière.

    On nous demanda de nous asseoir sur les tabourets en bois qui avaient été alignés devant un boîte massive montée haut sur pattes, face à l'écran et puis d'attendre là sans faire de bruit, consignes que nous étions tous habitués à suivre sans broncher. Heureusement que la patience ne nous pesait pas car l'attente fut extrêmement longue. Le bruit énervé de mains maladroites qui faisaient et défaisaient des bobines qui parfois glissaient et tombaient à moins que ce ne fut quelque autre accessoire, qui les installaient puis les désinstallaient dans des manoeuvres successives qui paraissaient vouées à l'échec fit qu'à la fin, le fils se retourna pour émettre un début de phrase qui fut immédiatement coupé par une semonce par laquelle on lui intimait de reprendre sa position et de s'occuper de choses de son âge.

    Notre silence s'en fit plus pesant tandis que les chuintements, raclements, grincements, bruits métalliques en tous genres, se poursuivaient plus rageurs avec cette fois en fond sonore, la respiration oppressée du père, laquelle me parut extrêmement perturbante. Je ne pensais plus qu'à partir, espoir qui ,en fait, me tenaillait depuis que j'étais entrée dans cette maison.

    Enfin, l'homme derrière nous poussa un grand cri victorieux, un "ça y est" . La lumière flageolante s'éteint tout à fait et le film commença dans un déchirement, tressautant, ne tenant pas en place, Charlot paraissait une marionnette qui se débattait vaille que vaille avançant de guingois d'un pas cadencé par le défilement chaotique du film,  dans le désespoir de voir se couper les fils qui le faisaient bouger. Mes camarades commencèrent à rire lorsqu'il se cassa la figure une première fois tandis que je me mettais à pleurer doucement. Le policier maniait la matraque, l'écran se couvrait de marbrures noires comme d'autant d'ecchymoses. Je me mis carrément à sangloter... coupant la rigolade générale.

    Les loupiotes revinrent diffuser un semblant de lumière tandis que le film stoppa net. L'homme ne me regarda même pas. quand je me retournai en larmes, il sortait de la pièce pour revenir avec sa femme qui me regarda bizarrement, m'emmena avec elle dans la cuisine et demanda à la bonne de s'occuper de la petite et puis partit. Je restai là devant un bol de chocolat et une assiette de biscuits, avec la bonne qui astiquait ses cuivres, jusque ce que ma mère vienne me chercher vers dix-huit heures, assez ahurie de me voir là.

    Mon hôtesse lui indiqua à mots couverts, que j'avais dû faire une "crise" et qu'elle avait préféré m'éloigner des autres gosses.Je ne sais ce qu'a pu lui répondre ma mère car j'avais déjà filé en avant<?xml:namespace prefix = o ns = "urn:schemas-microsoft-com:office:office" /><o:p> </o:p>









     


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