• amnésie

    se souvenir et écrire les éléments, les tableaux, dont on se rappelle, particulièrement lorsque ceux-ci sont violents, est toujours délicat, tant on craint y mêler involontairement de l'imaginaire; en témoignent ces "souvenirs" d'abus sexuels et d'inceste révélés lors de psychothérapies dont on constate aujourd'hui qu'ils n'ont parfois existé que dans l'esprit du patient et que l'on soupçonne avoir été induits par les questions orientées du psychanalyste

    si je parle de l'Algérie, c'est que le flou qui entoure cette période de ma vie, toute mon enfance, en fait, m'intrigue

    j'en suis à ne pas repérer clairement les dates et l'ordre chronologique de certains faits

    ainsi, jusque récemment, j'avais tendance à me dire que j'étais rentrée en 61 donc à 11 ans, ce qui est faux, et je ne m'en suis aperçue qu'en écrivant sur ce blog, nous sommes rentrés avec mes parents en août 62, ma soeur née le 1er août 61 avait un an, c'est là un repère parfait, et pourtant...


    je ne sais pourquoi, je me voulais plus jeune, peut-être plus innocente, naturellement ignorante

     un jour où mon père ne s'était pas rendu au travail, mes parents s'étaient habillés avec soin et ma mère m'avait choisi une robe particulièrement fraiche et gaie, je crois qu'elle était blanche sans en être sûre; il m'est impossible de dire si ma soeur était déjà née ou pas et si, dans ce cas, elle était avec nous car il était impensable alors que l'on ne l'eût pas emmenée

    nous étions partis pour un genre de grande manifestation paisible et lorsque nous sommes sortis, des files de gens arrivaient de partout, comme nous endimanchés et nous nous sommes contentés de suivre tranquillement la foule dans l'avenue

    je me souviens de cette joie intérieure qui vous habite dans ces moments où l'on se sent en union avec tous, ces mpments de grand rassemblement que j'avais déjà connu lors d'épisodes semblables ou encore à la chorale lors de la messe chantée ou bien sur scène, quand je dansais avec mon groupe de fillettes

    ce jour-là, l'émotion de la foule était dense et forte, comme exaltée par une foi en l'homme et en sa bonté, en un espoir intense que tout allait s'arranger comme par magie malgré les tragédies quotidiennes

    à plusieurs moments nous avons dû ralentir pour attendre que les barrages se défassent et nous laissent passer, ce qui a eu pour effet de resserrer la foule et quand au bout de l'avenue nous nous sommes arrêtés, un silence s'est fait, quasi religieux, mon coeur battait très fort  je me sentais étrangement heureuse et j'ai voulu échanger une complicité ancienne avec ma mère, comme lors des secousses telluriques subies lors du tremblement de terre d'Agadir, où toutes deux avions cru un instant, que la mort était proche, cependant elle regardait dans une autre direction, en l'air, et je vis des soldats, mitraillette au poing, qui étaient postés ça et là, en hauteur, mais ceci ne m'étonna pas car ils faisaient partie depuis longtemps de mon paysage

    je crois que c'est alors que je baissais la tête pour prendre conscience de tous ces corps serrés autour de moi, que la mitraille commença, cela crépitait plus fort que les cris qui fusaient de partout et dont le son me parvenait, curieusement rauque et étouffé coupé par instants d'une note plus perçante qui semblait se dévider de l'intérieur de ma colonne vertébrale   la bousculade était incroyable cependant qu'il me semblait qu'attachée à mon père et à ma mère, je volais vers l'extérieur, vers l'oxygène, la vie, l'arrêt du vacarme qui me creusait l'estomac et faisait éclater ma cage thoracique

    je ne vis que peu de chose, car en trop gros plan et trop rapidement, je ne me souviens que de taches mobiles, et du rouge qui m'était déjà apparu, une autre fois, sur les marches d'un escalier de marché, je ne me souviens pas même m'être heurtée aux autres, vaguement avoir remonté l'avenue en courant, toujours tenant mes parents par la main, et puis l'image suivante, nous trois adultes, assis, prostrés autour de la table de la salle à manger

    je ne sais pas combien de temps nous sommes restés ainsi, je ne me souviens pas d'avoir bu ni mangé ni parlé, ni des moments qui suivirent


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